Renée Blanchar
Après avoir terminé ses études en réalisation à Paris, Renée Blanchar revient à Caraquet et se met au travail. À bien des égards, son parcours est précurseur pour la cinématographie en Acadie, mais également pour la place des femmes à la télévision et au cinéma. Elle est la première Canadienne admise à la FÉMIS (Fondation européenne de l’image et du son) par voie de concours.
En documentaire, Renée se distingue par la force de ses sujets et un talent singulier pour révéler l’humanité des personnages qui portent ses histoires. Parmi la douzaine d’œuvres réalisées, LE SILENCE (2020) — documentaire-événement — aborde la délicate question des abus sexuels perpétrés par des prêtres de l’Église catholique en Acadie. Succès populaire, unanimement salué par la critique, le film a été couronné de nombreux prix.
Interpellée par le potentiel narratif de la télésérie, Renée est l’idéatrice de BELLE-BAIE, la première télésérie originale entièrement scénarisée, réalisée et tournée en milieu francophone minoritaire au Canada. (2010-2015). Elle fait un retour remarqué à la télévision en signant la scénarisation et la réalisation de la série LE MONDE DE GABRIELLE ROY (2020-2024) inspirée de la vie de l’autrice de Bonheur d’occasion (Prix Femina, 1945). La série a obtenu plusieurs nominations aux prix Gémeaux, dont celle de la meilleure réalisation.
Qu’est-ce qui vous a amené vers le cinéma et la réalisation documentaire ?
Le cinéma m’a d’abord attirée parce qu’il permet de toucher à toutes sortes de disciplines artistiques. Il comblait, en quelque sorte, plusieurs de mes intérêts. J’avais et j’ai toujours l’impression qu’il demeure le moyen le plus riche pour partager ma vision du monde, et sur le plan intime, pour mieux me connaître.
Après mes études en communication à l’Université d’Ottawa, je me suis exilée en France pour étudier la réalisation à l’École nationale de cinéma. À la FÉMIS, j’ai surtout fait mes classes en réalisation de fiction. J’aimais bien le documentaire, mais à l’époque ce n’était pas une passion. C’est en choisissant de revenir m’installer en Acadie, au Nouveau-Brunswick, que mon parcours est devenu, d’abord, celui d’une documentariste. Pourquoi ? Parce qu’à l’époque, il y avait très peu d’opportunités pour réaliser des œuvres de fiction ici. Mon parcours de documentariste est donc intimement lié au fait que je sois venue m’établir chez moi (à Caraquet) pour pratiquer mon métier. Avec le recul, je considère que cela a fait de moi (enfin je l’espère) une meilleure cinéaste et une meilleure citoyenne.
Le documentaire nous confronte au réel d’une manière sensible et brutale. Rien n’est plus délicat et fragile que de raconter des faits réels avec « du vrai monde ». La responsabilité, l’intégrité et le respect que commandent un sujet et des personnages nous rendent forcément (les réalisateurs et les réalisatrices) plus humbles. Je crois profondément que le documentaire fait de nous des êtres plus sensibles au monde qui nous entoure.
Même si je suis amenée à réaliser davantage de projets de fiction, depuis quelques années (ma dernière expérience étant les 3 saisons de la série « LE MONDE DE GABRIELLE ROY » que j’ai à la fois scénarisée et réalisée au Manitoba), je reste convaincue que mon travail de documentariste influence de façon positive ma manière d’aborder la fiction.
En fait, je dirais que la fiction et le documentaire sont des vases communicants. Quand j’aborde un documentaire, je pense souvent à l’histoire et aux personnages en termes d’arcs dramatiques comme on le fait en fiction (même si on ne sait pas toujours ce qu’on va découvrir en cours de tournage.) Par ailleurs, lorsque je travaille sur un projet de fiction et que je me retrouve en face de comédiens, je fais toujours attention à eux sur le plan humain en me disant que, même s’ils jouent un rôle, ce sont avant tout de vraies personnes. Avec leurs défis et leur bagage de vie.
En quoi votre formation et vos expériences en Acadie et à l’international vous ont-elles façonné votre regard artistique et votre manière de créer ?
Pour moi, faire du cinéma est un grand privilège. C’est une sorte de grande fête où on célèbre la vie, où on essaie de la capter, et ce, même quand les sujets sont difficiles. Le fait d’être revenue ici m’a amenée à traiter de thèmes qui nous sont propres, avec l’ambition de raconter nos histoires au plus grand nombre de gens possible, tant en Acadie qu’à l’extérieur.
Je m’explique : je crois qu’il est très important que comme peuple, nous puissions raconter nos histoires et nous voir sur le grand écran. En complément de ça, nos histoires doivent voyager. Je ne suis pas revenue en Acadie avec des ornières ; j’ai toujours vu le cinéma comme un espace extraordinaire de rencontres : entre les personnes, entre les univers, entre les talents. L’Acadie, en ce qui me concerne, est un formidable espace créatif où — quand l’occasion s’y prête — je cherche à inviter les plus beaux talents d’ici ou d’ailleurs à la grande fête qu’est la réalisation d’un film.
Qu’est-ce qui vous stimule le plus de votre pratique cinématographique ?
Les rencontres !
Certainement avec un sujet, avec des personnages, avec des artisans.
En fiction, ce qui me stimule le plus, c’est évidemment de traduire en images une vision que j’essaie de partager. C’est génial de penser que nous allons créer ce monde de toutes pièces, qu’il faut non seulement l’inventer, mais l’incarner, lui donner du rythme, du souffle et une vérité !
En documentaire, les rencontres sont fondamentales et souvent bouleversantes. Ce qui m’anime le plus — devant un sujet fort et des gens qui ont besoin de le raconter — c’est de me dire que je suis responsable du sujet et des personnes qui me confient leur vécu. Alors, je dois impérativement être à la hauteur. C’est mon devoir de raconter leur histoire de la manière la plus intègre possible et de la magnifier, d’une certaine manière, puisque nous sommes au cinéma.
Qu’est-ce qui nourrit votre créativité ?
Vivre !
Comment se déroule, pour vous, le processus de création d’un film documentaire, de l’idée initiale à la diffusion ?
La première chose qui peut être un signe pour moi qu’il y a un film à faire, c’est de ressentir une émotion et même une incompréhension face à un sujet. Je prends très peu de notes et quand je suis happée par un sujet, je le laisse se déposer en moi jusqu’à l’oublier, même. Il faut qu’il resurgisse. Il faut qu’à un moment donné, j’y pense souvent et qu’il devienne une sorte d’obsession. Une obsession que je ne pourrai calmer que si je m’assois à mon bureau et que je jette l’idée sur papier. C’est comme ça que ça se passe pour moi. Quand j’ai articulé une première fois l’idée sur papier, c’est le début de quelque chose.
J’ai réalisé un documentaire très difficile sur la délicate question des abus sexuels perpétrés par des prêtres catholiques en Acadie entre 1940 et 1980. Ce film, LE SILENCE, je me suis longtemps battue pour ne pas le faire. Or, à un moment donné, l’obsession de ce sujet, son importance, sa gravité m’ont amenée, durant la période de Noël, à m’asseoir et à écrire d’un trait l’idée du film avec ce titre : LE SILENCE, qui nous a suivis jusqu’à la fin.
Il n’y a pas de recette pour réaliser un film. Chaque documentaire commande son propre langage, sa propre manière d’être raconté. Bien sûr, il y a des étapes : effectuer sa recherche, écrire son projet, trouver ses protagonistes, s’associer à un producteur pour arriver à financer son film, le tourner, faire la postproduction, espérer qu’il sera diffusé et vu à grande échelle. Toutes ces étapes sont incontournables. Or, je crois, justement, qu’il faut se poser la question suivante : est-ce que je veux vraiment faire ce film ? Est-ce que je suis prête à tout pour y arriver ? Et si je n’ai pas le soutien des bailleurs de fonds conventionnels, comment vais-je faire ? Le meilleur exemple en ce qui me concerne, c’est le film que j’ai réalisé sur le céramiste queer Léopold L. Foulem : LETTRE D’AMOUR À LÉOPOLD L. FOULEM. Aucune institution ne voulait le financer. J’ai mis 8 ans à le faire. J’ai tourné pratiquement toute seule et c’est l’un de mes films, ironiquement, qui a le plus voyagé. Dernièrement, nous venons de le vendre à une télé nationale aux Pays-Bas. La carrière de ce film est à la mesure de l’inventivité qu’il a fallu pour arriver à le produire. C’est une vraie leçon pour moi.
Pourquoi pensez-vous qu’il est essentiel de faire de l’art, et en particulier du cinéma engagé, dans le contexte actuel ?
C’est une grande question !
L’art peut sublimer le monde, ou nous le faire voir autrement, ou nous faire du bien, ou nous ébranler, ou nous révéler d’autres univers, ou nous faire plonger en nous-mêmes. L’art peut nous faire ressentir les choses de manières différentes. Il permet une autre compréhension de l’autre et de soi. Pour toutes ces raisons, dans le monde polarisé où nous vivons, où l’espace de dialogue ne cesse de s’amenuir, l’art est plus essentiel que jamais. L’art peut créer des ponts!
Il y a ce qu’on appelle « l’art du divertissement » et il y a l’art plus engagé. Je crois que quand nous faisons partie d’une minorité, même si on crée de l’art de divertissement, il y a néanmoins une dimension d’engagement dans notre travail. C’est quelque chose d’arriver à produire des œuvres quand on vient d’un milieu excentré. Alors, quel que soit le chemin que l’on emprunte, pour réaliser des films, des téléséries ou des longs-métrages, j’estime qu’il faut toujours être conscient de la dimension politique de nos gestes.
Sur le plan personnel, il est vrai que j’ai fait certains documentaires engagés. Tous les sujets me sont venus parce que j’habite en Acadie ou parce que je suis une femme. À un moment ou à une un autre, j’ai été traversée par une rencontre, une douleur, une injustice, ou simplement un questionnement, souvent lié à au territoire où à l’Acadie dans un sens plus large.
Alors que nous évoluons dans un monde où les plateformes de diffusion sont multiples, ironiquement les films plus engagés, plus niches, trouvent difficilement leurs chemins vers leur public. Nous avons toujours eu un défi de diffusion, ici, mais il est dorénavant encore plus complexe, notamment à cause d’une surabondance de contenu. Le danger, c’est que nos films deviennent invisibles. Je crois que, collectivement, on aurait un vrai travail à faire là-dessus et que la question de la découvrabilité doit être prioritaire, si on veut continuer, non seulement à créer, mais à assurer également que nos œuvres trouvent leur public.
À travers vos œuvres, qu’avez-vous découvert sur vous-même, sur votre identité acadienne, et sur la communauté artistique du Nouveau-Brunswick ?
Je dirais que j’ai tout découvert de l’Acadie en amenant ma pratique cinématographique au Nouveau-Brunswick. Plus jeune, ma connaissance de l’histoire acadienne était assez superficielle. Elle se limitait à reconnaître que nous avions été déportés en 1755, que cela faisait partie de notre histoire, mais c’était très loin dans le passé.
Or, quand je suis tombée enceinte de ma fille, j’ai cherché à savoir si je portais en moi quelque chose de la Déportation. Quelque chose que je risquais de passer d’une manière inconsciente à ma fille. J’ai alors réalisé un documentaire LE SOUVENIR NÉCESSAIRE dans lequel je suis devant la caméra avec le poète Serge Patrice Thibodeau. Serge a écrit un recueil de poésie, Nous, l’étranger, qui m’a marquée. C’était la première fois que j’étais en présence d’un Acadien de ma génération qui faisait un lien entre la violence organisée dont nos ancêtres ont été victimes et les violences organisées ailleurs dans le monde. (Dans son recueil, il s’agit du Liban).
La création de ce documentaire a été pour moi une vraie révélation. Non seulement je portais encore des stigmates de la Déportation, mais j’en ai ressenti, pour la première fois de ma vie, une grande douleur. Tout à coup, elle s’est rapprochée de moi. À partir de ce film, le Grand Dérangement a fait partie de ma vie et m’a ancrée plus fortement dans le territoire. Également, il a changé mon regard sur le monde. Et plus intimement, j’ai veillé à ce que ma fille sache d’où elle vient…
Parmi toutes vos réalisations, quelle œuvre ou quel moment de votre parcours vous rend particulièrement fière ?
Honnêtement, je ne m’arrête pas souvent pour penser à ça.
Mais…
Au moment de la sortie du film LE SILENCE, j'ai été fière de constater la réaction du public. Je pensais que le film susciterait beaucoup plus de controverse en Acadie. Je craignais que l'on ne remette en cause la vérité des témoignages des protagonistes et cela m'inquiétait beaucoup. Or, la réaction a été celle que nous espérions. Oui, il y a eu une controverse, mais cette controverse s’est exprimée par une dénonciation des actions et du silence de l'Église catholique. Je suis fière de l'impact durable et profond que le film a eu sur la société acadienne et même au-delà.
Sur une note plus personnelle : j’éprouve une certaine fierté à l’idée de durer comme artiste. Je suis fière d’être une femme qui réussit dans un métier largement dominé par les hommes.
À quoi ressemblerait le projet de vos rêves ?
Celui que je fais en ce moment.
Chaque fois qu’on réussit à réaliser un film personnel, c’est un rêve.
Quels conseils donneriez-vous aux artistes émergents ?
De ne jamais attendre. Il faut mettre un projet dans l’univers, puis un autre, puis un autre… quand on mise tout sur un seul projet, c’est non seulement risqué, mais ça nous focalise sur une seule chose. Un seul résultat. On ne sait jamais lequel de nos projets va aller de l’avant, alors c’est important d’être en mouvement, de ne pas être « en arrêt » dans l’attente d’une réponse.
Il faut vraiment travailler l’écriture. C’est indispensable pour présenter un projet. Si votre projet est mal articulé, il y a peu de chance que vous arriviez à trouver du financement. Travaillez vos mood boards et surtout votre pitch (présentation orale) du projet.
Il faut être claire sur ses intentions… et dynamique, et généreux.
N’hésitez pas à faire relire vos textes et de parfaire votre formation. On a toujours quelque chose à apprendre.
Tant en documentaire qu’en fiction, il faut bien choisir son producteur. Un bon producteur, c’est quelqu’un qui va défendre votre projet et tenter de vous donner les moyens de le réaliser. Il y a toujours des défis financiers en production, un bon producteur va donc prendre les décisions nécessaires (idéalement avec vous!) et en même temps, tenter de préserver votre vision. C’est rare !
Écrire, faire lire vos textes et réécrire.
Écoutez votre cœur.
Suivez vos intuitions.
Prenez des risques !



