Reem Fayyad
Artiste aux multiples facettes et figure culturelle de premier plan, Reem Fayyad travaille à la croisée de la musique, de la littérature et du développement communautaire. Son univers artistique est un espace captivant où l'âme intemporelle de la musique arabe rencontre une voix fraîche et contemporaine.
En tant que soprano, Reem célèbre et réinterprète avec sincérité le répertoire arabe, des classiques bien-aimés de Fairouz aux projets de fusion innovants qui relient les univers musicaux. Ses performances sont à la fois un hommage à la tradition et un dialogue tourné vers l'avenir avec les sons du monde entier.
Reem a collaboré avec divers musiciens au Nouveau-Brunswick.
Animée par une profonde volonté d’enrichir sa communauté, Reem a fondé l'Arab Cultural Club, une plateforme dynamique consacrée à la mise en valeur de l'art arabe et d'inspiration arabe sous toutes ses formes. Grâce à sa riche production artistique et à son engagement direct auprès de la communauté, elle œuvre à l'émergence d’un paysage culturel plus diversifié, accessible et inclusif à Moncton et au-delà. Reem n'est pas seulement une artiste, elle est également une commissaire artistique et une catalyseuse des dialogues interculturels.
Parlez-nous un peu de vous et de ce qui a suscité votre intérêt pour le travail culturel communautaire.
Mon parcours au Canada a commencé en 2010, motivé par le désir de fonder une nouvelle famille et de bâtir un nouvel avenir. L'étincelle initiale qui m'a poussé à m'engager dans le domaine culturel est née de ma quête de liens au sein de la communauté libanaise de Moncton. Mon adhésion à l'Association libanaise m'a offert un lien vital avec mon héritage et mon sentiment d'appartenance. Cependant, c'est ma participation active à des événements comme le Festival MOSAÏQ qui m'a véritablement révélé le pouvoir transformateur du partage culturel public. J'y ai observé non seulement la préservation d’une culture au sein de sa communauté, mais aussi sa transmission joyeuse à un public élargi. Cette expérience a coïncidé avec un changement crucial à Moncton, alors que la ville commençait à accueillir davantage d'immigrants vers 2015-2016. J'ai acquis la conviction que ce tissu social renouvelé et enrichi, avait besoin – et méritait – une plateforme où les diverses cultures pourraient aller au-delà d'une simple coexistence parallèle pour contribuer activement à l'espace communautaire partagé. Cette prise de conscience a été le catalyseur de mon engagement plus profond dans ce travail.
En tant que fondateur et présidente du Club de culture arabe, qu'est-ce qui vous a poussé à créer cette organisation ?
Au cours de mes huit premières années au Canada, j'ai profondément apprécié le travail crucial des associations ethnoculturelles dans le renforcement des liens communautaires internes et la préservation des racines. Pourtant, j'ai observé un vide discret mais persistant : un espace où la beauté et la richesse profonde de la culture arabe pourraient être partagées vers l'extérieur, comme un don généreux à l’ensemble de la communauté. Parallèlement, j'ai vu un potentiel croissant. L'arabe étant devenu la troisième langue la plus parlée au Nouveau-Brunswick, ses expressions artistiques et culturelles représentaient une force latente et dynamique, prête à s'intégrer pleinement à la scène provinciale. J'ai ressenti le devoir impérieux d'aller au-delà de la préservation pour favoriser un échange actif, afin de mettre en lumière la diversité et la richesse de la culture arabe, souvent méconnues. Cette vision, partagée avec quelques amis animés du même esprit, s'est concrétisée par la fondation du Club de culture arabe à la fin de l'année 2019.
Qu'est-ce que le Club de culture arabe, quels sont ses principaux objectifs et ses activités ?
Le Club de culture arabe est un organisme à but non lucratif fondé en novembre 2019 et officiellement constitué en société en 2022. Notre mission est de créer un environnement dynamique et accueillant où la culture, la langue, l'histoire et le patrimoine arabes peuvent être découverts et partagés non pas comme élément distinct, mais comme un fil conducteur précieux et intégré à la mosaïque canadienne. Nous aspirons à tisser des liens significatifs entre la richesse de la culture arabe et la communauté diverse qui l'entoure, en facilitant un dialogue fondé sur la curiosité, le respect et le partage d'expériences artistiques.
Quelle est votre vision, votre rôle clé et vos responsabilités au sein du Club de culture arabe ?
Notre vision globale est de cultiver un monde où la culture et l'art arabes sont reconnus comme de puissantes sources d'inspiration, favorisant la cohésion sociale et le développement collectif. En tant que président du conseil d'administration, mon rôle est de piloter cette vision. Je suis chargé de définir l'orientation stratégique, de guider les opérations et de veiller à ce que chaque initiative, de notre programmation artistique à nos partenariats communautaires, reste pleinement fidèle à notre mission qui consiste à créer des ponts grâce à la beauté culturelle.
Quelles sont les compétences les plus importantes pour ce type de travail ?
Au-delà des compétences organisationnelles fondamentales, ce travail exige une combinaison particulière de savoir-faire. La planification stratégique est essentielle pour traduire une vision culturelle en actions durables. Une connexion profonde et nuancée avec la culture arabe constitue la base authentique de ce travail. La communication stratégique et l'établissement de relations solides sont les liens qui relient notre action à la communauté, tandis que la mobilisation des ressources nous garantit les moyens nécessaires à la réalisation de nos projets. Enfin, les compétences en direction artistique et en programmation sont cruciales : il s'agit de la capacité à créer des expériences innovantes, à la fois culturellement significatives et universellement engageantes, transformant des concepts abstraits en rencontres tangibles et vécues.
Qu'est-ce qui vous inspire ou vous passionne dans votre travail ?
Ma plus grande source d'inspiration provient d'une puissante réciprocité : ma propre passion pour les arts et la culture rencontre le désir sincère et curieux d'artistes et de membres de la communauté non arabes. Voir la fascination d'un musicien local pour le maqam arabe (mode musical), ou la réaction captivée d'un voisin face à un poème arabe classique ou aux magnifiques traits de la calligraphie arabe, est profondément exaltant. Cela confirme que la culture, lorsqu'elle est partagée avec générosité, crée un véritable champ magnétique d'apprentissage mutuel. Cet échange n'est pas une question d'assimilation, mais de création d'un nouveau vocabulaire culturel commun, et c'est dans cette frontière créative que je trouve une inspiration sans fin.
En tant qu'artiste aux multiples facettes (musicien et auteur) et leader culturel, vous avez travaillé à la croisée de la musique, de la littérature et du développement communautaire. Comment cette combinaison unique d'expériences et de perspectives vous a-t-elle aidé à innover dans votre rôle ?
Cette combinaison a été déterminante, fournissant à la fois le « quoi » et le « comment ». En tant qu'artiste, je connais intimement les matières premières – la poésie, la musique, les récits – qui constituent l'âme de la culture. En tant que bâtisseur communautaire, je comprends le contexte et le « terreau » dans lequel ces graines peuvent être plantées. Cette double perspective me permet d'innover en proposant une approche unique : nous ne nous contentons pas de présenter de l'art, nous facilitons des expériences immersives. C'est la synergie entre une connaissance culturelle approfondie et une sensibilité communautaire locale qui nous permet de créer quelque chose de véritablement nouveau et beau pour le Nouveau-Brunswick.
Vous avez collaboré avec divers artistes et vous vous êtes produite dans plusieurs événements tels que AcadieRock, MOSAÏQ, CultureFest, et vous êtes devenue la première chanteuse du Nouveau-Brunswick à chanter en arabe. Décrivez cette expérience de chanter en arabe devant un public du Nouveau-Brunswick et les réactions que vous avez reçues.
Monter sur la scène du MOSAÏQ en 2017 pour chanter en arabe pour la première fois dans l'histoire du festival a été un moment transcendant. Cela ressemblait moins à une performance qu'à l'ouverture d'une porte tant attendue. La réaction du public, la connexion immédiate, la danse sur des rythmes inconnus, le sentiment palpable de découverte - tout cela témoignait avec force du langage universel de la musique. Cette expérience a été une véritable révélation : le cœur humain commun peut dépasser les barrières linguistiques lorsqu'il rencontre l'authenticité artistique. Les invitations qui ont suivi, notamment l'immense honneur d'inaugurer la fête nationale virtuelle de Moncton en 2020, étaient plus que de simples opportunités, elles étaient des messages, signifiant une communauté choisissant activement l'inclusion et manifestant sa soif de diversité culturelle. L'évolution la plus encourageante a été les invitations à collaborer de la part de musiciens locaux, désireux de mélanger leur son avec des paroles en arabe. Cela a prouvé que le voyage était passé de la simple présentation à une véritable co-création, où se forgent les liens les plus significatifs.
Comment voyez-vous l'art utilisé pour partager la culture au sein de la communauté ? Comment les arts contribuent-ils à renforcer l'identité communautaire ?
L'art est le diplomate le plus gracieux et le conteur le plus captivant dont nous disposons. Il partage la culture non pas par l'explication, mais par l'expérience. Une mélodie, un coup de pinceau, un vers poétique peuvent communiquer des vérités émotionnelles et des profondeurs historiques que les manuels scolaires ne sauraient transmettre. En partageant la culture, l'art construit un pont d'empathie, permettant à chacun de « ressentir » l'héritage d'autrui et favorisant ainsi une compréhension pré-intellectuelle.
En renforçant l'identité communautaire, l'art agit à la fois comme un miroir et un métier à tisser. Pour les communautés culturelles, il est le miroir qui leur reflète leur beauté et leur complexité, affirmant fierté et continuité. Pour la communauté au sens large, l'art est le métier à tisser qui assemble ces fils distincts pour former un tissu commun plus solide. Il montre que les identités ne sont pas monolithiques ou concurrentes, mais peuvent interagir de manière harmonieuse et innovante. Dans une société multiculturelle, une identité communautaire forte ne signifie pas uniformité, mais de confiance dans son propre fil et d'appréciation du motif qu'il contribue à créer avec les autres. L'art est la pratique qui rend possible cette belle intégration.
Pourquoi pensez-vous que le travail culturel est important pour le bien-être de la communauté ?
Le travail culturel est essentiel au bien-être de la communauté, car il répond à nos besoins humains fondamentaux : appartenance, compréhension et joie partagée. À l’échelle individuelle, il constitue un point d'ancrage essentiel, offrant aux personnes, en particulier les nouveaux arrivants, un moyen de préserver leur identité et leur héritage, élément crucial pour la résilience psychologique et l'estime de soi. Pour la communauté dans son ensemble, il agit comme un puissant antidote à l'isolement et à l'incompréhension. En partageant nos cultures à travers l'art, la cuisine et les récits, nous transformons « l'autre » en un voisin doté d'une histoire fascinante. Cet échange renforce la cohésion sociale, non pas en effaçant les différences, mais en les célébrant comme des atouts qui enrichissent la vie collective. En fin de compte, le travail culturel favorise un écosystème social plus sain : il réduit les préjugés, stimule l'innovation par le croisement des idées et crée des espaces publics où chacun peut se rencontrer au-delà de ses origines, renforçant ainsi le respect mutuel et l'empathie, fondements d'une communauté véritablement prospère.
Pouvez-vous nous donner un exemple de projet ou d'initiative qui a eu un impact important sur la communauté ?
Un exemple frappant est le Festival du patrimoine arabe, une initiative que nous avons lancée en 2022 pour célébrer le mois d'avril comme le Mois du patrimoine arabe. Ce programme multidisciplinaire est devenu l'événement le plus important et le plus complet de ce genre au Canada atlantique.
Grâce à ce festival, nous avons créé bien plus qu'une simple série d'événements : nous avons ouvert une porte sur une culture dynamique. Ce qui a le plus marqué, c'est de constater la profonde fierté visible des artistes arabes et des membres de la communauté, qui voient leur patrimoine honoré sur une scène publique. Parallèlement, nous avons constaté une curiosité sincère et un engagement authentique de la part de la communauté au sens large (anglophone, francophone, autochtone et multiculturelle), qui assiste non pas en tant que spectatrice passive, mais en tant que participante active, désireuse d'apprendre et de tisser des liens.
La véritable force du festival réside dans son évolution : chaque année, il gagne en qualité artistique et élargit son audience au sein de la communauté. Il est devenu une plateforme essentielle où la culture n'est pas simplement exposée, mais partagée de manière dynamique, favorisant un sentiment d'appartenance et d'appréciation mutuelle qui continue de résonner bien après la dernière représentation.
Comment gérez-vous les défis ou les problèmes imprévus qui surviennent dans la gestion d'une organisation culturelle ?
J'aborde les défis avec un état d'esprit qui ne les considère pas comme des obstacles, mais comme des invitations à innover. Dans le domaine culturel, les contraintes deviennent souvent les catalyseurs les plus puissants de la créativité. La clé réside dans deux principes interdépendants : l'innovation adaptative et la communication transparente.
Par exemple, l'incertitude du financement, un défi récurrent, nous a à plusieurs reprises poussés à repenser nos modèles. Au lieu de revoir notre vision à la baisse, nous avons appris à nous adapter, en forgeant des partenariats non conventionnels ou en réinventant notre programmation de manière plus agile et plus ancrée dans la communauté. Certaines de nos initiatives les plus marquantes et les plus puissantes sont nées de ces moments de contraintes financières, prouvant que l'ingéniosité peut être une ressource artistique profonde.
Fondamentalement, cependant, rien de tout cela n'est possible sans une communication radicale. Lorsqu'un imprévu survient, je privilégie le dialogue ouvert avec notre équipe, les artistes et les acteurs communautaires. En partageant honnêtement le défi à relever, nous transformons un point de friction potentiel en une session collective de résolution de problèmes. Cela renforce la confiance et fait souvent émerger des solutions qu'une seule perspective ne pourrait jamais percevoir. En fin de compte, il s'agit de diriger avec résilience et sens relationnel, en naviguant dans la tempête tout en maintenant tout le monde dans le bateau, ramant ensemble vers un rivage réinventé, mais toujours aussi beau.
Quel a été le plus grand succès et/ou le plus grand défi dans votre parcours d'artiste et d'acteur culturel, et comment avez-vous évolué ou appris de cette expérience ?
Le moment le plus marquant de mon parcours, à la fois un défi important et un succès retentissant, a été la direction du Festival du patrimoine arabe 2025 pour le Club de culture arabe.
Notre vision pour la quatrième édition du festival était ambitieuse, centrée sur une subvention majeure visant à faire venir un groupe de musique renommé de l'Ontario. Lorsque ce financement essentiel a échoué à seulement trois mois de l'événement, nous avons été confrontés à une véritable crise de confiance. La réaction initiale de l'équipe était compréhensible : devions-nous annuler le concert, voire réduire l'ensemble du festival ?
Je n'ai pas considéré cela comme un simple revers, mais comme un test crucial pour notre mission. Plutôt que de battre en retraite, j'ai mené un revirement stratégique et créatif. Nous sommes passés de l'importation d'art à la découverte et à la mise en valeur des talents de notre propre communauté. J'ai contacté des musiciens solistes locaux, dont beaucoup n'avaient jamais collaboré, et leur ai proposé une production originale. C'est ainsi qu'est né « Fairouz - A Melody of Time and Tales », le tout premier morceau de musique original du Club de culture arabe, dans lequel des musiciens locaux ont créé des arrangements émouvants de classiques libanais qui ont fasciné le public. Pour y parvenir, je suis sorti de mon rôle organisationnel et je suis monté sur scène en tant que chanteur, un défi personnel qui reflétait le saut collectif que nous demandions à l'équipe.
Ce processus m'a permis d'apprendre et d'évoluer de plusieurs façons importantes :
Le pouvoir du leadership adaptatif : j'ai compris que le véritable leadership consiste moins à exécuter un plan parfait qu'à naviguer dans l'incertitude en s'appuyant sur des principes. En déplaçant notre attention d'un événement unique et externe vers une production collaborative et locale, nous sommes restés fidèles à notre objectif de célébration culturelle tout en renforçant les liens artistiques locaux.
La débrouillardise plutôt que les ressources : cette expérience m'a appris à considérer notre communauté elle-même comme la principale ressource. Nous avons approfondi les partenariats existants et noué de nouveaux parrainages en présentant le festival comme un investissement dans les talents locaux. Cela a permis de construire une base plus durable pour l'avenir qu'une subvention ponctuelle n'aurait jamais pu le faire.
Le résultat a été un festival non seulement couronné de succès, mais également particulièrement significatif. Il a créé un réseau durable d'artistes locaux et a renforcé la crédibilité de notre organisation en tant qu'incubateur résilient et centré sur la communauté. Ce défi m'a appris que les succès les plus authentiques proviennent souvent des obstacles que l'on transforme en opportunités.
Comment voyez-vous votre travail contribuer au paysage culturel du Nouveau-Brunswick ?
Mon travail consiste essentiellement à enrichir le paysage culturel du Nouveau-Brunswick en favorisant les liens, l'accès et la création collaborative. Je ne considère pas que mon rôle se limite à présenter un récit culturel unique, mais plutôt à établir activement des ponts qui invitent à la participation commune.
Mon expérience à la tête du Club de culture arabe est un exemple clair de cette philosophie en action. À l'avenir, je souhaite contribuer de trois manières spécifiques :
1- Amplifier les voix sous-représentées : En créant des plateformes telles que le Club de culture arabe et le Festival du patrimoine arabe, je m'efforce de faire en sorte que le paysage culturel du Nouveau-Brunswick inclue et célèbre de manière visible ses communautés arabes et autres communautés diversifiées, ajoutant ainsi des éléments essentiels à l'identité de la province.
2- Faciliter la collaboration créative : Je crois que les scènes culturelles les plus vibrantes reposent sur la collaboration. Mon objectif est d'être un catalyseur, en invitant des artistes et des communautés de tous horizons à co-créer avec nous. Cela transforme la présentation culturelle en un échange à double sens, favorisant la compréhension mutuelle et l'innovation.
3- Construire une infrastructure culturelle résiliente : Grâce à des partenariats stratégiques et à des modèles axés sur la communauté, je souhaite contribuer au développement de cadres durables pour la programmation culturelle. Cela permet de créer un paysage où les arts et le patrimoine diversifiés ne sont pas seulement des événements ponctuels, mais une partie intégrée et accessible de la vie au Nouveau-Brunswick.
En fin de compte, je considère que ma contribution comme un moyen de façonner un paysage culturel plus dynamique, inclusif et représentatif des personnes qui vivent dans cette province. Il s'agit de passer de l'invitation à la collaboration, et de la diversité à une vitalité créative partagée.



