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Film

Julien Cadieux

Julien Cadieux FB IG
Julien Cadieux 📸: Cherbel Saade

Julien Cadieux est un réalisateur, scénariste et monteur acadien originaire du Nouveau-Brunswick. Depuis plus de quinze ans, il développe une œuvre documentaire profondément ancrée dans les réalités de l’Acadie contemporaine, où se rencontrent les questions d’identité, de mémoire, de ruralité et d’inclusion sociale. Son cinéma, à la fois humaniste et poétique, tisse des liens entre les histoires locales et les grandes dynamiques humaines du monde.

Diplômé en production cinématographique de l’Université Concordia et en production télévisuelle de La Cité collégiale, il signe plus d’une vingtaine de films et séries diffusés à Radio-Canada, TV5, UNIS et AMI-TV. Parmi ses œuvres marquantes figurent Guilda : elle est bien dans ma peau (2014), portrait vibrant d’une icône queer; Une rivière métissée (2020), sur la réconciliation et les mémoires autochtones - afrodescendantes et acadiennes; Daniel le Tisserand (2023), qui explore la mémoire du sida et l’artisanat acadien; et Y’a une étoile (2023), célébration de l’identité queer acadienne, couronnée de plusieurs prix dont celui de l’artiste en art médiatique aux Éloizes.

Julien a également réalisé plusieurs séries documentaires, dont Les îles de l’Atlantique, Bientôt dans nos hôpitaux, Imaginons une école pour tous et Cousu, une exploration planétaire des liens entre mode, écologie et humanité.

Son plus récent long métrage, Amir, mon petit prince (2025), suit une mère et son fils polyhandicapé à travers plusieurs continents, en quête d’inclusion et de beauté dans la différence. Présenté en ouverture du FICFA, le film incarne sa volonté de mettre en lumière les parcours de résilience et de solidarité qui transforment notre regard sur le monde.

Par son approche sensible, Julien Cadieux relie les marges au centre, affirmant que chaque film documentaire peut devenir un acte d’amour, de mémoire et de transformation collective.

Parlez-nous un peu de vous et de ce qui a suscité votre intérêt pour la réalisation cinématographique. 

J’ai une tante, Marie Cadieux, qui est documentariste. Donc j’étais déjà un peu familier avec ce milieu. Après mes études, où j’avais surtout fait de la fiction, c’est à travers elle — pendant un stage et en travaillant comme monteur sur l’un de ses documentaires — que j’ai vraiment découvert ce métier.

Au départ, je voyais le documentaire comme un cinéma d’observation, quelque chose de très proche du réel et du quotidien. Mais avec elle, j’ai compris que le documentaire pouvait aussi nous amener vers l’imaginaire et la poésie.

Elle m’a montré que raconter le réel, c’est aussi une façon de créer du sens et de tisser des liens entre les gens. C’est un métier d’écoute et de curiosité — et c’est probablement ce qui m’a accroché dès le départ.

J’ai aussi réalisé que ce langage rassemblait plusieurs choses que j’aimais déjà : la danse, le théâtre, les arts visuels. J’ai senti que je pouvais y trouver ma place, à ma manière.

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‘Les mains du monde’ 📸: Gilles Doiron

Qu'est-ce qui vous inspire ou vous passionne en tant que cinéaste ?

J’aime toutes les étapes du processus, mais pour moi, ça se divise en trois temps.

D’abord, le développement de l’idée : c’est là que tout commence. Une graine se plante, la curiosité s’ouvre, les rencontres se font. Par exemple, pour Les mains du monde, j’ai passé beaucoup de temps dans le village près de chez moi, à aller à la rencontre des nouvelles familles immigrantes. Ces moments m’ont permis de tisser de vraies amitiés, avec des gens qui font aujourd’hui partie de ma vie.

Ensuite, le tournage. En documentaire, on est une petite équipe — deux ou trois personnes — et ça crée une belle complicité. C’est une aventure humaine où chaque journée est différente. Et puis il y a la relation avec les personnes filmées : entrer dans leur quotidien, c’est un privilège, une responsabilité, mais aussi une grande source d’inspiration. On découvre des mondes qu’on n’aurait jamais vus autrement, que ce soit directement dans sa cour arrière ou à l’international.

Et enfin, la postproduction. C’est là que le film prend vie. Ce que j’aime du documentaire, c’est sa capacité à faire voyager la parole de quelqu’un, à la faire résonner ailleurs. Quand quelqu’un m’écrit pour dire qu’un film l’a touché ou inspiré, je me dis que ça valait la peine.

Quel est votre processus créatif, de l'idée à l'œuvre achevée? Pouvez-vous nous expliquer comment un film prend vie?

Un film s’écrit trois fois : au développement, au tournage et au montage.

Souvent, tout part d’une rencontre ou d’un thème qui me touche. On suit une intuition, on écoute, on se laisse porter. Sur le tournage, la vie prend le dessus : il faut savoir s’adapter, accueillir l’imprévu, provoquer la rencontre.

Je suis toujours fasciné de voir le réel s’encapsuler devant la caméra — c’est une drôle de sensation, entre vivre le moment et le voir déjà se transformer en image.

Et puis vient le montage, ma partie préférée. C’est là qu’on cherche le sens, qu’on tisse les voix, les images, les sons, la musique. C’est aussi là que la magie opère : quand une musique se pose sur une image pour la première fois, et que tout s’aligne.

Contrairement à la fiction, il n’y a pas de scénario rigide à suivre. En documentaire, tout est permis : les ellipses, les détours, les fragments. Et c’est ce jeu de liberté que j’aime.

Comment gérez-vous les défis ou les imprévus qui surviennent pendant le processus créatif?

Au début, je le vivais très mal. Dans ce milieu, on travaille souvent avec des bailleurs de fonds et des diffuseurs télé qui ont un droit de regard sur les projets. Ce n’est pas un processus où l’on a une liberté totale, et ça m’a pris du temps à l’accepter.

Je me définissais trop par mes projets. Un refus de financement ou un commentaire négatif me paralysait complètement. Avec le temps, j’ai appris à prendre du recul, à respirer et à ne pas tout ramener à moi.

La création, c’est un marathon, pas un sprint. Aujourd’hui, j’essaie de protéger ma santé mentale, de garder un équilibre. Il y a d’autres choses dans la vie qui m’apportent de la joie. On fait de son mieux, et ensuite, il faut savoir laisser aller ce qu’on ne contrôle pas.

Quels histoires ou thèmes vous intéressent particulièrement ?

Je reviens souvent à des thèmes liés à l’identité, à la mémoire, à la famille et à la différence.
Je m’intéresse surtout aux gens qui, par leur parcours, nous amènent à voir le monde autrement.

Je pense par exemple à Jack Murphy, de la Baie Sainte-Marie — un homme qui a toujours vécu ouvertement gay, qui a aimé deux maris jusqu’à leur mort. C’est rare de rencontrer un aîné queer, surtout quand on sait que le sida a décimé toute une génération d’hommes. Sa vie est une leçon de liberté.

Et dans Amir, mon petit prince, j’ai été profondément touché par Dounia, la maman d’Amir. Elle voyage avec son fils polyhandicapé à travers le monde, dans une quête d’inclusion et d’amour. Sa façon franche et lumineuse de parler de sa maternité différente m’a bouleversé. Je crois que beaucoup de gens vont se reconnaître dans son courage et sa tendresse.

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‘Amir, mon petit prince’ 📸: Gilles Doiron

Comment vos expériences personnelles ou votre éducation ont-elles influencé votre travail ?

Je viens d’une famille acadienne où la langue et la culture ont toujours eu une grande importance. J’ai grandi avec cette idée qu’il fallait faire vivre et évoluer notre voix collective. Que ce soit ma sœur, dans l’éducation, ou moi, dans le cinéma, on a tous hérité de ce sens du partage. 

Enfant je préférais être assis à la table des grands et écouter mes grands-parents, mes tantes et mes oncles discuter d’enjeux sociaux, politiques et culturels. Je me dis que c’est peut-être un peu ce que je fais encore à l’âge adulte dans mon travail – écouter.

Mon identité queer et mon couple interculturel influencent aussi ma façon de voir le monde. Dans Les mains du monde, par exemple, j’ai filmé plusieurs couples issus de parcours différents, et je me suis reconnu dans leurs histoires. Dans un contexte où les discours de peur et de fermeture prennent souvent de la place, j’avais envie de faire un film lumineux. Un film qui célèbre la différence. Parce que je crois que la joie, c’est aussi une forme de résistance.

Pouvez-vous décrire un film que vous avez réalisé ou auquel vous avez participé et dont vous êtes particulièrement fière et expliquer pourquoi ? 

Y’a une étoile est un film qui m’habite encore beaucoup. Je crois qu’il a permis à plusieurs personnes de la communauté queer acadienne — dont moi — de se reconnaître, de se célébrer et de se voir à l’écran.

Lors de la tournée, on a présenté le film dans des villes où se tenait, pour la première fois, un événement de fierté francophone. C’était fort. Comme je l’ai mentionné plus tôt, la joie est quelque chose de central dans mon travail, et voir cette joie collective émerger, c’était bouleversant.

J’ai senti que le film ne m’appartenait plus, qu’il était devenu un projet collectif — que les gens se l’étaient approprié avec fierté. Et ça, c’est probablement le plus beau cadeau qu’un film puisse offrir à ses créateurs.

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‘Y’a une étoile’ 📸: Gilles Doiron

Comment votre formation et votre expérience vous ont-elles aidé à créer et à innover dans votre pratique artistique ?

Mes études à Concordia et à La Cité collégiale m’ont donné les bases techniques, mais ce sont surtout les tournages, les erreurs et les rencontres artistiques qui aiguisent l’instinct et fait grandir notre coffre à outils. Être sur le terrain apprend l’humilité, l’écoute et la patience.

Au Nouveau-Brunswick, on apprend vite à se débrouiller. On n’a pas toujours beaucoup de moyens, alors on devient créatif par nécessité.

Et comme il n’y a pas une grande “communauté cinéma” à proprement parler, mais plutôt une communauté artistique très mélangée, les parcours se croisent : des musiciens deviennent preneurs de son, des auteurs de théâtre écrivent pour le documentaire, des artistes visuels font de la direction photo.

Cette diversité, c’est une richesse. On apprend les uns des autres, on sort de nos zones de confort. Chaque film devient une aventure collective, remplie de nouvelles collaborations et de belles rencontres. Pour moi, c’est ça qui rend ce métier si vivant.

Comment le fait de vivre et de travailler au Nouveau-Brunswick vous a-t-il aidé dans votre cheminement ou a-t-il inspiré votre cheminement?

Être en Acadie, c’est vivre un peu à la marge des grands centres, mais c’est aussi développer un regard unique sur le monde. On n’a peut-être pas toujours les mêmes moyens ou la même visibilité, mais on apprend à créer avec cœur, avec ingéniosité — et ça forge une autre forme de liberté. Cette réalité nourrit mon travail et me pousse à raconter des histoires d’ici : des récits profondément locaux, mais porteurs d’un écho universel.

Au début de ma carrière, pour être honnête : les festivals et les prix faisaient partie des choses qui me motivaient, comme beaucoup de cinéastes. J’ai étudié à Montréal pendant quatre ans, alors cet univers-là — celui de la reconnaissance, de la critique, des pairs — faisait partie de mon horizon.

Mais en revenant créer ici, où cette “bulle” n’existe pas vraiment, j’ai réalisé que l’essence du métier, c’était d’abord la création de proximité. De faire des films qui parlent aux gens autour de nous, qui ont un impact réel dans leur quotidien.

C’est là que je me dis que la création, ça ne se mesure pas en prix, mais en liens qu’on crée.

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‘Y’a une étoile’ 📸: Gilles Doiron

Comment votre parcours d'artiste a-t-il évolué au fil du temps? Y a-t-il eu des moments ou des expériences clés qui ont façonné votre façon de créer aujourd'hui?

Plusieurs moments ont marqué ma trajectoire. Mon premier film, Guilda : Elle est bien dans ma peau, m’a permis de briser la glace et de gagner en confiance. Y’a une étoile m’a reconnecté à la joie et à la fierté queer. Et la série Cousu, tournée autour du monde avec Karine Vanasse, m’a confirmé qu’à partir de chez nous, avec une équipe d’ici, on peut rêver grand et explorer le monde.

Chaque projet m’a permis de me redéfinir, autant comme artiste que comme humain.

Avec le temps, j’ai aussi appris (ou du moins, j’essaie !) à apprivoiser mes angoisses et mes insécurités. Au début, je voyais ça comme une faiblesse, une béquille. Aujourd’hui, je les considère plutôt comme des moteurs de création. Si je ressens de la nervosité, c’est souvent le signe que je tiens vraiment à ce que je fais — et ça, c’est bon signe.

L’insécurité, quand elle est bien utilisée, garde en éveil. Elle pousse à se poser les bonnes questions : est-ce que mes choix sont justes ? est-ce que je traite le sujet avec respect ? est-ce que je vois tout ce qu’il y a à voir ?

Finalement, c’est un rappel qu’on ne crée jamais dans le confort — et c’est peut-être là que naissent les plus belles choses.

Quels conseils donneriez-vous aux artistes émergents ou à quelqu'un qui débute dans le domaine de film ?

Écoutez, soyez patients. Ne cherchez pas à prouver, mais à comprendre. En documentaire, l’humilité est une force : il faut savoir s’effacer pour mieux entendre.

Et surtout, ayez du fun ! La vie est trop courte pour ne pas faire ce qu’on aime.


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