Arts littéraires, Arts de la scène
Gabriel Robichaud
Gabriel Robichaud est né à Moncton et a grandi à Dieppe. Comédien avant tout, il écrit (poésie, théâtre, scénarios, prose), chante et met en scène également. Depuis plus de quinze ans, il foule les planches des théâtres francophones un peu partout au pays. Côté publications, il compte cinq livres à son actif (trois recueils de poésie, deux pièces de théâtre), en plus de participer à nombre de projets de revues, collectifs et/ou inédits. Son travail a été récompensé à de nombreuses reprises, à la fois sur la scène nationale et internationale. Depuis 2019, il est à l’origine, avec Bianca Richard, du projet multiplateforme Parler mal. Il se joint en décembre 2024 au Théâtre Gauche dont il assure la direction artistique et générale. Il dirige aussi la collection Théâtre des Éditions Perce-Neige.
Qu’est-ce qui vous a amené à devenir un artiste? Y a-t-il un moment, une rencontre ou un déclic qui vous a donné envie de devenir un artiste?
Je me souviens qu’à 13 ans, en réponse à un travail scolaire qui portait sur la question « Que veux-tu faire plus tard? », j’avais répondu « acteur, auteur et programmeur informatique ». La troisième option a disparu depuis longtemps du radar, mais déjà, à ce moment-là, l’idée de pratiquer les deux professions était présente. J’ai décidé que je ferais un bac en art dramatique au Festival de théâtre jeunesse en Acadie à Caraquet en 2006. À l’époque, je pensais faire un bac en art dramatique avec la possibilité d’enchaîner avec un bac en droit. Ceci dit, quand j’ai compris que tout ce qui m’intéressait dans la profession d’avocat, c’était le côté théâtral et spectaculaire que je voyais au cinéma plutôt que la loi, je savais que je faisais fausse route. Pour ce qui est de l’écriture professionnelle, c’est devenu clair après une lecture publique lors de l’événement Libéré(e) sur parole organisé par la revue Ancrages le 18 mars 2009. Après, je crois que ces deux volets de ma pratique demeurent complémentaires et s’alimentent l’un l’autre.
Pouvez-vous partager une expérience marquante ou un moment décisif dans votre parcours artistique?
Il y en a plusieurs. Je dirais sans doute que l’événement qui a eu le plus d’impact à long terme, jusqu’à présent, demeure la publication d’Acadie Road aux Éditions Perce-Neige et tout ce qui en a découlé (Prix Champlain, parution d’un livre audio, adaptation en toile de fond pour le spectacle de la Fête nationale de l’Acadie en 2020, traduction vers l’anglais). C’est aussi le livre dont on me parle le plus souvent et qui sert le plus dans le contexte scolaire et universitaire.
Sinon, la médaille d’argent aux Jeux de la Francophonie 2017 en littérature, ainsi que le fait d’avoir été porte-drapeau durant la cérémonie d’ouverture, reste un événement marquant dont l’influence continue de se faire sentir.
Ceci dit, et sans doute parce que le projet n’est pas terminé, je vois aussi Parler mal comme un moment charnière et une nouvelle étape dans ma carrière. Mais, c’est rare que je prenne le temps de regarder en arrière. J’essaie de rester dans le présent et de rêver à l’avenir.
Qu’est-ce qui vous stimule le plus dans votre pratique artistique?
Tant l’écriture que le jeu sont des espaces d’immense liberté. Après tout, la liberté n’est pas la permission de tout faire de manière incohérente, mais plutôt le devoir de choisir ce qu’on fait de cet immense pouvoir. J’aime bien adapter la célèbre citation de l’oncle Ben dans Spiderman : « Avec un grand pouvoir vient une grande responsabilité ». Je crois que les espaces de liberté que permettent l’écriture et la scène sont du même ordre. Sinon, bien que j’aie l’impression que le grand public connaît mieux l’auteur, je me considère avant tout comme un comédien qui écrit plutôt que comme un auteur qui joue, surtout à cause de ma formation universitaire qui était davantage axée sur le jeu que sur l’écriture.
Comment le fait de vivre et de travailler au Nouveau-Brunswick vous a-t-il aidé dans votre cheminement et/ou a-t-il inspiré votre cheminement?
Tout ce que je suis, je le dois au fait d’être né et d’avoir grandi ici. Tout ce que je fais et la plupart des occasions que j’ai eues, y compris à l’extérieur de la province, je les dois avant tout à des contacts que j’ai établis en général au fil d’occasions que le fait de venir du Nouveau-Brunswick m’a permis d’obtenir, soit par des organismes nationaux visant les communautés francophones en milieu minoritaire ou des partenariats entre des organisations d’ici et d’ailleurs.
La proximité et l’accessibilité qu’offre le fait d’être dans un milieu avec une petite population facilitent aussi l’accès à des possibilités, qui sont moins accessibles dans des régions plus peuplées. De même, le fait que nombre de formateurs venus de l’extérieur ont beaucoup moins d’exigences au quotidien lorsqu’ils sortent de leur milieu pour aller ailleurs a favorisé le développement de relations qui ont prospéré à long terme, ce qui est probablement moins le cas en milieu métropolitain. Enfin, l’attachement que j’ai à mes origines rend aussi la présentation de mon travail plus importante ici qu’ailleurs. Parce que si ça ne fonctionne pas ici, j’ai l’impression de passer à côté de l’essence de ce que je fais.
Vous avez œuvré dans les arts littéraires, le théâtre, le cinéma… Existe-t-il un fil invisible qui relie toutes vos pratiques artistiques?
Le besoin d’espace de liberté, où tout est possible, puis le plaisir de jouer. Même quand j’écris, je joue (avec les mots, la langue, la forme, la façon de raconter une histoire). Je vois vraiment mes pratiques comme quelque chose de complémentaire. Elles interagissent, s’alimentent et s’influencent mutuellement.
Grâce à votre travail, qu’avez-vous appris sur vous-même et sur la communauté artistique du Nouveau-Brunswick?
Je considère que le jeu, en particulier, est un effort constant pour approfondir la connaissance de soi. C’en est même indigeste parfois, ha ha ha. Pour ce qui est de la communauté artistique du Nouveau-Brunswick, je dirais que là où je voyais des limites le jour où je suis parti, je vois depuis que je suis revenu une série de possibles. Je dirais aussi que je suis de plus en plus convaincu qu’il y a des choses/des occasions qui ne sont possibles qu’ici, entre autres parce que la collégialité entre les diverses formes d’art permet de créer des liens et de profiter d’une accessibilité à l’interdisciplinarité qui ne sont pas possibles dans d’autres milieux.
Comment avez-vous vécu la présentation de votre pièce Parler mal devant un public international au Sommet de la Francophonie à Paris? Y a-t-il eu une réaction ou un échange qui vous a particulièrement marqué?
C’était d’abord et avant tout un grand privilège de pouvoir y être, à la fois dans un tel contexte et aussi dans un lieu avec autant d’histoire que le Centquatre. Je dirais que l’échange le plus marquant a été avec une spectatrice du quartier qui était venue voir la représentation en ignorant tout du sujet ou encore de la réalité exposée dans le spectacle. Son enthousiasme et sa façon de parler des enjeux au cœur du projet m’ont convaincu que Bianca et moi avions fait le bon choix d’abandonner le personnel pour joindre l’universel, puisque sans connaître notre réalité, cette spectatrice a réussi à projeter les échos de sa propre expérience. J’ai aussi été marqué sur le plan personnel par le Sommet de Moncton en 1999 (j’avais neuf ans et le village était à cinq minutes de marche de chez moi). Ça me semblait, 25 ans plus tard, une belle boucle entre l’enfant dont l’imaginaire est marqué et l’adulte qui est appelé à déployer son imaginaire à Paris. Ça m’a aussi confirmé qu’on ne mesure pas toujours le potentiel d’exportation, l’attrait et le rayonnement des réalités et des histoires d’ici pour des publics extérieurs. Je suis de plus en plus persuadé qu’on gagnerait à se voir plus grands qu’on est, plutôt que de s’entêter à écouter ou d’encourager tous ceux qui nous répètent qu’on est petits. Puisqu’à se rêver et se voir plus grands (sans tomber dans la mégalomanie, entendons-nous), on finit par le devenir.
Y a-t-il un mot acadien ou une expression acadienne qui, selon vous, devrait absolument entrer dans le dictionnaire?
Quand j’étais à Abidjan en Côte d’Ivoire, on se félicitait de l’arrivée de l’expression s’enjailler dans le dictionnaire. Ici, beaucoup de gens diraient plutôt s’enjoyer pour parler du même sentiment. Il me semble que ce serait un bel affranchissement de la doctrine souvent méprisante et malsaine associée à une norme somme toute subjective de voir cette variation sur le même thème sur un pied d’égalité dans un dictionnaire, n’en déplaise au grand nombre de ceux qui sont allergiques aux anglicismes. Mais je crois qu’avant tout, on doit revoir notre rapport aux dictionnaires en général, qui ne sont qu’un outil pour représenter divers usages de la langue, plutôt que des outils pour décider de ce qui est correct ou non.
De quoi êtes-vous le plus fier au cours de votre carrière?
Depuis 2007, toute ma pratique professionnelle et tous mes revenus sont liés au milieu des arts, en français, majoritairement au Nouveau-Brunswick, en bonne partie ailleurs au Canada, mais aussi un peu (et de plus en plus) à l’international. Toutes choses que je n’imaginais pas forcément possibles quand j’étais jeune.
À quoi ressemblerait le projet de vos rêves?
On m’a dit très tôt que trois facteurs devaient motiver la décision de se lancer ou non dans un projet :
La capacité du projet à faire passer sa pratique à un niveau supérieur
Le plaisir de collaborer avec les gens au cœur du projet
Les revenus qu’on en tire
Tout projet qui réunit ces trois critères réussit généralement à donner lieu à une expérience idéale. Tout projet qui réunit deux des trois critères réussit à compenser celui qui n’est pas idéal. Autrement, on finit souvent par être mécontent.
Je ne sais pas si j’ai réellement « un » projet de rêve. Ceci dit, je crois que tout projet qui offre des circonstances idéales (financières, temporelles, artistiques, créatives, éducatives, humaines) est un formidable rouage dans la roue de l’émancipation et de l’épanouissement. Plus on peut se libérer des contraintes logistiques pour établir un espace propice à la création, mieux c’est.
Sinon, je constate que bien souvent le nouveau projet sur lequel je travaille ou encore celui auquel je rêve sont ceux que je préfère, ce qui est généralement bon signe.
Quels conseils donneriez-vous aux personnes désireuses d’être artistes?
Je crois qu’il est important d’être curieux. De son métier, de son travail, de celui des autres, de l’acte de créer en général. Je crois aussi qu’il faut s’intéresser aux règles pour pouvoir mieux les contourner, au besoin. Se donner le droit d’échouer et y trouver de nouvelles occasions d’apprendre. Ne jamais oublier que l’échec n’est jamais une fin en soi, à moins qu’on le décide. Je crois aussi que l’acte de créer est plus riche lorsqu’il est alimenté par un acte d’amour pour l’humanité et le monde, que l’accomplissement de cet acte s’accorde avec l’état actuel de l’un ou de l’autre ou s’y oppose. Apprendre à dire oui, puis apprendre à dire non aux occasions qui nous sont proposées. Enfin, et sans doute le plus important, j’ai l’impression que le défi qui nous est souvent présenté est celui de « percer » le milieu. C’est un leurre. Le défi le plus important, à mon avis, est d’inscrire sa démarche dans la durée, et de persévérer malgré les écueils qui peuvent parsemer un parcours. Ah, et ne jamais oublier d’y prendre plaisir. Autrement, ça ne vaut pas la peine.



