Emilie Grace Lavoie
Emilie Grace Lavoie est une artiste, commissaire du Collectif 3E et travailleuse culturelle originaire d'Edmundston, N.-B. (Canada), territoires traditionnels et non cédés des peuples Wəlastəkwewiyik.
Elle détient un diplôme d'études collégiales en design de mode (2011) du Collège LaSalle, un baccalauréat en arts visuels de l’Université de Moncton (2016) et une maîtrise en beaux-arts de l’Emily Carr University of Art and Design (2018).
Les œuvres de Lavoie ont été présentées dans diverses expositions au Canada et à l’international. Ses créations font partie de plusieurs collections privées et publiques, dont la Banque d'art du Nouveau-Brunswick (collectionArtNB) et la collection du Musée des beaux-arts Beaverbrook.
En 2017, Lavoie a reçu la médaille d'argent aux VIIIes Jeux de la Francophonie à Abidjan (Côte d'Ivoire) dans la catégorie Sculpture et Installation, représentant le Canada-Nouveau-Brunswick. En 2024, elle a été invitée à l'Ambassade de France au Canada à participer au Festival Refaire le Monde dans le cadre du Sommet de la Francophonie à Paris.
Parlez-nous un peu de vous et de ce qui a suscité votre intérêt pour la sculpture et le textile.
Mon intérêt premier est le textile et la couture, particulièrement à la main, qui figuraient parmi mes activités préférées quand j'étais enfant. En grandissant, j'ai été inspirée par ma mère, qui cousait beaucoup, et par mon père qui vivait de son métier d’art. J'ai moi-même passé beaucoup de temps à travailler sur divers projets. Cette passion m'a naturellement menée à entreprendre des études en design de mode, complétées en 2011 au Collège LaSalle.
À la fin de mon programme, j'hésitais toutefois à poursuivre une carrière dans ce domaine. La réalité du métier implique principalement de travailler sur ordinateur, alors que ce qui me motivait vraiment, c'était le contact direct avec la matière, la création manuelle et la réalisation de patrons à la main.
Quelques années plus tard, en 2013, j'ai débuté un baccalauréat en arts visuels à l'Université de Moncton. Je me suis inscrite en céramique, initialement parce que le cours de photographie était complet, et j'ai eu un véritable coup de foudre pour le processus de ce médium. Malgré la différence de matériaux, il y a des similitudes avec la création de vêtements : je travaille avec des plaques de terre de la même manière que l'on façonne un morceau de tissu, en leur donnant une dimension sculpturale.
Lors de mes études à la maîtrise, j’ai été encouragée à explorer davantage le textile comme matière sculpturale et j’ai alors commencé à intégrer le textile à mes sculptures de céramique puis à le transformer en céramique. J’ai une sensibilité pour le travail tridimensionnel et la recherche matérielle (studio-based practice), ce qui occupent désormais une place centrale dans ma pratique artistique.
Quel est votre processus créatif, de l'idée à l'œuvre achevée? Pouvez-vous nous expliquer comment une œuvre prend vie?
Je dirais que mon processus créatif est ancré dans une recherche continue. En ce sens où chaque projet me mène naturellement au suivant. Lorsque je travaille sur un ensemble d'œuvres, j'aborde ma création comme une collection. J'aime lire des ouvrages théoriques pour nourrir mon imagination. J'aime aussi commencer un projet lorsque je suis en résidence ou dans un environnement différent du mien. Je commence par faire des mini-croquis. J'observe les objets, les lieux naturels et mon environnement avec une attention particulière. Je collectionne aussi des objets que je laisse traîner autour de ma table de travail. Lorsque je commence un projet, j'ai toujours l'intention de pousser ma création matérielle et d'explorer de nouvelles façons de travailler l'argile, en testant l'intégration de plusieurs pièces ou en jouant avec les tailles. Dernièrement, j'ai également expérimenté de nouvelles manières d’intégrer des glaçures et de les appliquer à mes pièces. À travers chaque collection, j'explore une nouvelle perspective liée à l'environnement et à ma relation avec le lieu où je vis.
Comment gérez-vous les défis ou les imprévus qui surviennent pendant le processus créatif?
Je dirai que j’ai appris à maitriser le processus, avec le temps. La céramique est un matériau unique qui change d'état tout au long du processus. Je compare souvent ce matériau à un jardin qui nécessite des soins et du temps. On dit aussi que l'argile a une mémoire: elle peut donc bouger dans le four pendant la cuisson et réagir différemment à l'émaillage, selon l'atmosphère du four ou les minéraux présents dans les émaux environnants, etc. Une fois, j'ai eu une explosion dans le four quelques jours avant l'installation d'une exposition, j'ai donc dû réagir rapidement et trouver une solution à la hâte. C'est cet aspect de perte de contrôle que j'ai appris à apprécier et à intégrer à ma réflexion.
Pouvez-vous décrire une œuvre [ou une série] dont vous êtes particulièrement fière et expliquer pourquoi ?
Je dirais que l'œuvre Symbiose, créée dans le cadre de mon projet de thèse de mi-parcours en est un exemple marquant. J'ai construit cette œuvre directement sur le plancher du four à gaz, avec l'intention d'en faire la plus grande pièce que j’aie jamais construite en un seul bloc. Et puis de la détruire par la suite. L'œuvre elle-même est peut-être une représentation littérale des fonds marins, mais en réalité, c'était pour moi un moyen de me lancer un défi pendant quelques mois, de repousser mes limites, de construire cette grande pièce et d'en ressentir les conséquences physiques sur mon corps. J'ai également utilisé de l'argile recyclée pour la construction, qui mélange des bases d'argile avec différentes élasticités, qui perdent différents pourcentages d'eau et peuvent alors se fissurer. Après la première cuisson, l'œuvre a survécu, mais présentait une petite fissure visible sur le côté.
Lors de la cuisson finale, le technicien de l'atelier a remarqué que mon œuvre n'était plus visible dans le four, ce qui signifiait qu'elle s'était déformée. Le lendemain, à sa sortie du four, je devais l'exposer dans une galerie. À notre grande surprise (et à mon grand soulagement), sa déformation a été un moment très satisfaisant dans le sens où je lisais à l'époque Vibrant Matter de Jane Benneth, qui traite du 'Think Power', soit la capacité des objets à montrer des signes de vie. Ce moment a confirmé que ma pièce était vivante et donc, sa perte de contrôle a été significative. J'ai pris conscience de certains liens que je partage avec la matière, avec mon travail en atelier, de la façon dont elle m'habite et dont elle se transmet à la matière. Mon atelier est devenu une écologie.
Comment votre formation et votre expérience vous ont-elles aidé à créer et à innover dans votre pratique artistique ?
Je crois que ce qui m'a le plus aidée dans mon parcours universitaire et professionnel, ce sont mes interactions avec des professeurs passionnés par la création, la recherche et l'écologie (je pense notamment à ma professeure de céramique, Gerry Collins et à l'artiste Diane LeBlanc, dont les précieux conseils et la bienveillance ont été déterminants à mes débuts et demeurent une source d'inspiration). J'ai également beaucoup appris de mes interactions avec mes pairs à l'université, les autres artistes avec qui j’ai travaillé, ainsi que de mes lectures et recherches, qui se sont approfondies au fil du temps et continuent de me stimuler et de me motiver. De plus, lors des vernissages, les commentaires des membres de la communauté et la diversité des points de vue m'ont beaucoup apporté.
Décrivez ce dont vous êtes la plus fière dans votre carrière.
Je pense que ce dont je suis la plus fière jusqu'à présent, c'est d'avoir continué, malgré les circonstances, à pratiquer et à me concentrer sur ma carrière d'artiste, à m'impliquer et à m’y investir pleinement et à lui consacrer le temps nécessaire, comme j'en ai également besoin pour comprendre le monde dans lequel je vis.
À quoi ressemblerait le projet de vos rêves ?
Mon projet de rêve serait plutôt de vivre une vie d'artiste de rêve, qui serait de passer toutes mes journées à créer des pièces en céramique et à faire des essais, m’endormir en pensant à mon projet et me rèveiller avec lui en tête. Je ne sais pas à quoi ressemblerait le projet lui-même après quelques mois, mais c'est mon rêve ultime: simplement voir où la créativité me mènerait.
Quels conseils donneriez-vous aux artistes émergents ?
Écouter son intuition, persévérer, faire confiance au processus, cultiver la curiosité et ne jamais cesser d’apprendre.



